|
Elle
plaque ses diapositives contre la baie vitrée de cet appartement
parisien où elle ne fait que passer, et ordonne d'une voix
très douce : " Regardez-les ! ". Sur le fond
d'un ciel gris chargé de pluie, surgissent de ces miniatures
colorées, des petites têtes brunes, des sourires
édentés, des yeux noirs, des moues rieuses, des
larmes sur des joues mates, des ruelles poussiéreuses,
des uniformes rouges et bleus. Défilent Chuchin, Gustavo,
Natie, Erika, Janeth...
Ils l'attendent là-bas, de l'autre côté de
l'océan, à Ecatepec, dans une banlieue immense
et poudreuse, au nord de Mexico, sur la route des pyramides
de Teotihuacan. Isabelle Le Stang, 31 ans, psychologue de formation,
membre de la communauté des Apôtres de la Paix, y
vit depuis 5 ans. Depuis qu'un prêtre l'a envoyé
épauler une certaine Maria-Guadalupe, une Mexicaine généreuse
qui hébergeait des enfants de la rue dans un taudis.
Ils étaient sept garçons, et une fille. Agés
d'un à huit ans. Abandonnés. Isabelle se souvient
du choc. Rude. "Qu'avaient-ils pu vivre pour réagir
ainsi ? Un enfant de deux ans me crachait au visage, un autre
jetait la poupée que je lui offrais
" Elle s'éprend
pourtant. S'installe à demeure.
Les deux "mamans d'adoption" accueillent
aujourd'hui, dans une maisonnette de 70 mètres carrés
consacrée à Notre-Dame de la Salette, vingt enfants,
dont trois ados de 12 à 14 ans. Pas plus de vingt : ce
mini-orphelinat se veut d'abord une grande famille.
"Ils arrivent porteurs d'une violence inouïe ; il ne
parlent pas, ils crient ou se murent dans le silence. Ils ont
peur. Ce sont des animaux qu'il faut apprivoiser." Comme
Erika et ses deux surs, amenés par la police, qui,
après 4 jours d'accueil, continuaient de manger dans les
poubelles. Des enfants sauvages.
"Ils ne disent rien d'eux même, ni dans les échanges
de câlins, ni dans les temps de jeux, poursuit la jeune
Française. Jusqu'au jour où ils lâchent, à
l'improviste, alors qu'on prépare le dîner dans la
cuisine, et qu'on coupe un oignon : "Tu sais, ton couteau,
il ressemble à celui que mon père m'a planté
dans l'épaule quand il est rentré ivre
"
Ce sont des histoires d'enfants qu'on ne peut pas raconter aux
enfants. Les deux femmes écoutent, laissent les maux s'écouler
au fil des mots.
Au
bout de trois mois, l'enfant choisit : ou la maison, ou la rue.
S'il opte pour le foyer, il en approuve le règlement. Celui-ci
bannit tout ce qu'il a connu : le vol, le mensonge, la bagarre,
la drogue, la paresse à l'étude. "Un engagement
radical qui suppose beaucoup de patience
de part et d'autre".
Isabelle
porte pour seul bijou un crucifix sur son pull marin. Elle n'a
ni la langue dans sa poche, ni la langue de bois. Bon Stang ne
saurait mentir. Elle dit carrément que sa foi raisonnante
a été dopée par "l'incroyable foi de
ces petits, qui décrochent les cadeaux du ciel". Ce
ne sont pas des anges mais ils ont choisi eux-mêmes d'aller
à la messe quotidienne, de prier pour trouver une maison
plus grande, de partager les cadeaux offerts pour l'Epiphanie,
etc. "Je doutais de certains passages évangéliques.
Je les ai vu se réaliser par la foi de leur prière.
Des miracles ! " s'émerveille Isabelle. Lupita n'
est pas le moindre. Un soir, des cris d'enfant, dans une décharge
publique. Des voisins préviennent. Les deux femmes fouillent,
dans la nuit. Trouvent une fillette de deux ans, et ses trois
frères. Elle est paralysée de la tête aux
pieds, souffre d'une méningite aiguë. Leur mère
vient de mourir. "Irrécupérable" lâche
le médecin. "Personne n'y croyait, sauf les enfants,
se souvient Isabelle. Ils ont prié Mère Teresa pour
Lupita." Deux ans plus tard, celle-ci marche, va à
l'école, sans autre handicap que son bec de lièvre.
On hésite à ranger la diapo dans la boîte.
Le sourire de Lupita et de ses frères crève l'écran,
crève le ciel gris chargé de pluie, crève
la tunique noire du désespoir.
Rendez-vous
/ Luc Adrian pour Famille Chrétienne n° 1259.
Article repris avec la permission de l'auteur
Renseignements
sur le parrainage d'enfants, les dons pour l'achat d'une maison
plus grande et le volontariat de jeunes adultes (minimum : trois
mois) : Association ESPER, 3 rue du Bief Chevillon, 71118 St Martin
Belle Roche.Tel/fax : 03 85 37 56 49
|