Edito
 
 
Conférences / Archives
Le Sisal, l’Or Vert du Mexique

Le sisal est une fibre végétale extraite de l’agave sisalana, une des 300 espèces d’agave.
L’agave sisalana doit son nom à la ville portuaire de Sisal, située sur la côte nord de la presqu’île du Yucatán. C’est du port de Sisal qu’on expédiait la fibre vers l’Europe et l’Amérique du Nord. On lui donne aussi l’appellation de henequen.

L’agave était considéré comme une plante industrielle bien longtemps avant la conquête du Mexique par les espagnols. Les habitants de la Méso-Amérique utilisaient ses feuilles pour fabriquer du papier, des cordes, des nattes et des chaussures. Ses longs bouts piquants servaient d’aiguilles à coudre et de pointes pour les flèches et, du jus tiré du cœur de l’agave, on faisait l’aguamiel, boisson sucrée servant aussi à préparer le pulque. Les feuilles du maguey faisaient déjà partie de la pharmacie mexicaine, on leur prête des propriétés antiseptiques, antifébriles et toniques (plante du cœur). On peut dire qu’après le maïs, l’agave était la plante la plus vénérée au Mexique et les Aztèques l’honoraient sous le nom de Mayáhuel, déesse de l’agave et de la fertilité. C’est Mayáhuel qui permit aux Mexicas de survivre pendant leur longue pérégrination vers Tenochtitlán.

L’agave n’est pas un cactus, elle fait partie des plantes succulentes, plantes qui emmagasinent l’eau dans les cellules des tiges, des feuilles charnues, pour pouvoir survivre dans les périodes de sécheresse. Les plus connues pour nous, nouveaux mexicains, sont l’agave bleu à partir duquel on obtient le tequila et le maguey qui nous donne le pulque.

Au Mexique, l’agave sisalana a été principalement exploité au Yucatán, car il est parfaitement adapté à la nature rocailleuse du sol et au climat aride. De ses feuilles on a pu extraire une fibre naturelle servant, notamment, à faire de la ficelle pour attacher les bottes de paille ou des cordages pour les navires.

Sa période de prospérité date du milieu du 19ème siècle jusqu’après la 1ère Guerre Mondiale. Et cette prospérité n’aurait pu voir le jour sans le système des haciendas, ces domaines agricoles distribués au 16ème siècle aux conquistadors de haut rang par la couronne d’Espagne, soucieuse d’établir une population espagnole sur le territoire conquis.

Hacienda Santa Rosa


Ce système qu'on a implanté au Yucatán à l'époque où le conquistador Francisco Montejo a fondé Mérida, en 1542, n'a cessé de s'étendre par la suite et s’accéléra avec la constitution d’immenses domaines sous le gouvernement de Porfirio Díaz. L'invention de la moissonneuse-lieuse aux États-Unis a encore fait croître la demande et les profits des exploitants. Vers 1870, l'économie du Yucatán, exsangue après les années de révolte sanglante des indigènes mayas, ou «guerre des castes», a alors connu une période de prospérité prodigieuse. Le henequen est devenu l’axe central de l’économie du Yucatán en raison de la forte demande sur le marché international. Le port de Sisal étant alors le lieu d’embarquement du henequen, cette fibre a vite été appelée sisal. C’est à cette époque qu’ont été construits les chemins de fer du Yucatán. La société Decauville a posé près de 900 Kms de rails qui passaient par toutes les haciendas.

Les haciendas étaient d'immenses exploitations agricoles vouées aux différentes productions régionales ou à l'élevage. La nature a doté le Yucatán de terres ingrates qui se prêtent souvent très mal à l'agriculture. La main-d'oeuvre indigène, pratiquement réduite à l'esclavage, était abondante et bon marché. Si bien que les propriétaires terriens ont progressivement délaissé la culture du maïs et de la canne à sucre, vers le milieu du 19ème siècle, pour se tourner vers l'agave et le sisal.

Miroir de la mégalomanie des anciens maîtres, les haciendas étaient de vastes domaines dotés de tous les services dont avait besoin la main-d'oeuvre requise pour l'exploitation du sisal. École, chapelle, magasins, ateliers mécaniques, écuries, entrepôts, prison et autres dépendances formaient alors un véritable village pouvant compter jusqu'à 2500 personnes.

Pendant toute l’époque coloniale, les haciendas fonctionnaient selon un modèle féodal et vivaient en autarcie.La vie à l'intérieur des haciendas était très organisée, vu l'ampleur que certaines d'entres elles pouvaient prendre.Il existait des castes bien divisées, la famille du propriétaire et les indiens habitant des bâtiments bien séparés.
Ainsi le propriétaire et sa famille vivaient dans la Grande Maison ou Casona, propriété luxueuse aux vastes pièces distribuées autour de patios ombragés. On trouvait ensuite des maisons plus modestes, destinées au personnel de confiance (l'administrateur, le majordome, les contremaîtres...), et enfin des logements dépourvus de tous conforts, pour les indigènes.

Le sisal, l'or vert, a permis aux propriétaires des haciendas d'accumuler des fortunes colossales. Les riches hacenderos, qui laissaient habituellement la gestion des haciendas à des intendants, se sont alors fait construire des demeures somptueuses à Mérida. Pendant un temps, la ville se vantait même d'être celle qui comptait le plus de millionnaires au Mexique. On raconte qu’en plus de commander vêtements, vaisselle et meubles en Europe, ils faisaient laver leur linge à Paris ! Malheureusement, cet âge d'or a rapidement décliné après la 1ère Guerre Mondiale avec l'arrivée sur le marché des fibres synthétiques. Le Mexique était alors en pleine tourmente révolutionnaire et le déclin du sisal n'a fait que s'accélérer avec la destruction de nombreuses haciendas. Une réforme agraire a ensuite porté le coup de grâce en morcelant les grands domaines terriens.

Il y avait une centaine de ces grandes haciendas au Yucatán au début du 20ème siècle, il n'en reste plus qu'une dizaine intactes aujourd'hui. Seules ont survécu celles qui ont récemment été transformées en hôtel de luxe, en restaurant ou en musée.

Aujourd’hui, Sotuta de Peón est la dernière hacienda mexicaine où l'on continue de produire du sisal. Les ouvriers de Sotuta de Peón savent encore fabriquer de la corde et des toiles de sisal, mais ils produisent presque exclusivement de la fibre brute. Celle-ci est vendue aux rares usines toujours en exploitation à Mérida. Les installations fonctionnent encore avec la machinerie des années 1900 et jouent plus le rôle d'écomusée que de véritable entreprise industrielle. La culture du sisal est désormais anecdotique mais on trouve au Mexique des articles artisanaux exclusivement fabriqués à partir de cette fibre et dont les plus connus sont les hamacs.

Si vous visitez le Yucatán, plongez-vous dans le passé et allez visiter quelques haciendas. La plupart se trouvent dans un rayon de 80 Kms autour de Mérida ou dans la ville même. Et si vous pouvez vous le permettre, passez une nuit dans une hacienda transformée en hôtel, telle la Hacienda Santa Rosa ou Temozón Sur, somptueux domaines magnifiquement restaurés qui vous transportent dans un monde aujourd’hui révolu.
Et allez vous promener dans une hacienda musée telle la Hacienda Ochil ou encore la Hacienda Yaxcopoil. À Yaxcopoil, rien n'a changé depuis au moins un siècle: les murs sont décrépits, les jardins à l'abandon et les meubles mal en point, la belle machinerie importée d’Europe rouillée. C'est un musée improvisé qui illustre parfaitement la chute des seigneurs du sisal.

 




 

Diseño y hosting : webfrancia