La Vallée de Mexico : D’un univers
lacustre… à une nappe d’asphalte et de
béton.
Si nous avions débarqué à Mexico au XVI
siècle, nous aurions découvert un univers lacustre,
non pas formé d’une seule et grande étendue
d’eau recouvrant toute la région, mais de six
lacs bien distincts :
-
Au Centre le grand lac de Texcoco, sur lequel se trouvait
l’îlot initial Tenochtitlan-Mexico (dont il en
reste un aperçu derrière l’aéroport).
- Au Nord : trois lacs : San Cristobal, Xaltocán et
Zumpango.
- Au Sud : deux grands lacs : Chalco et Xochimilco.
Tous
les lacs du nord et du sud de la vallée se trouvaient
à des niveaux plus élevés (entre trois
et six mètres) que le lac central de Mexico-Texcoco,
situé en contrebas par rapport aux autres.
On
imagine aisément que Cortés après avoir
réduit Mexico en cendres en 1521, n’aurait jamais
reconstruit là sa nouvelle capitale, beaucoup trop
vulnérable en saison humide quand les trop pleins des
lacs Nord et Sud se déversaient comme dans des vases
communicants vers le lac entourant la ville, en provoquant
de graves inondations.
Les
Aztèques avaient pourtant déjà protégé
leur ville par un système complexe de digues, d’écluses
et des barrages. Les digues préhispaniques permettaient
de maîtriser le niveau des eaux, mais aussi de protéger
certaines portions du lac de Texcoco nettement plus salines.
Le
peuplement de la vallée de Mexico était sans
doute le plus dense au monde au XVIème siècle
: 150,000 habitants au moins pour Mexico, plus d’un
million d’habitants pour toute la vallée.
Comment
expliquer déjà une telle concentration humaine
dans cette région ?
Alors que l’ensemble du pays connaissait des périodes
de sécheresse sévères et prolongées,
le bassin de Mexico, avec ses lacs peu profonds (2 mètres
en moyenne) et très riches en matière organique,
permettait de nourrir une population importante toute l’année
grâce à un système de culture très
astucieux :
LES CHINAMPAS ( on peut encore en voir quelques
vestiges à Xochimilco).
Ces
chinampas étaient des îlots artificiels
construits sur la lagune d’eau douce peu profonde. Elles
étaient formées au départ des grands
rectangles délimités par des pieux et reliés
entre eux par un treillage de joncs. Le quadrilatère
ainsi réalisé était ensuite remblayé
de vase lacustre, de tourbe et de débris de végétation,
raclés dans les profondeurs.. Il devenait en quelque
sorte un panier géant , ancré sur le fond du
lac. Chaque chinampa mesurait de 5 à 6 mètres
de largeur par une centaine de mètres de longueur et
flottait entre 40 et 80 cms au dessus du niveau des eaux.
L’humidité
capillaire sous- jacente et latérale, (d’où
sa forme étroite) permettait un programme de culture
continu, sans temps de jachère, à l’opposé
des régions sèches des environs. On circulait
dans des canaux entre les différentes chinampas. On
plantait alors des rangés d’ “ahuejotes
“ (saules- peupliers) qui, en grandissant, enfonçaient
leur racines dans le fond du lac et fixaient définitivement
ces bandes de terres flottantes. Autre avantage : le terrain
de la chinampa gagné sur le lac devenait automatiquement
la propriété de celui qui l’avait construite,
à la seule condition de laisser des canaux libres pour
le passage entre les chinampas voisines.
Ainsi,
peu à peu, le lac se trouvait être en grande
partie quadrillé par d’étroites bandes
de terres, entrecoupées de canaux se croisant à
angle droit. Le chinampero construisait alors pour
lui même et sa famille sa maison de torchis et de palme
au sein de cette chinampa, qui lui appartenait. Son
canot amarré à cet îlot résidentiel
constituait en quelque sorte le « cordon ombilical «
reliant la chinampa au monde extérieur.
L’apport répété de vases lacustres
et de soin continu sur le lieu même de cet habitat permettait
une polyculture intensive. A l’occasion, quelques engrais
d’origine humaine ou animale comme le « Totocuitlatl
» de dindon ou de chauve souris, ainsi que les déchets
de la maison enrichissaient encore les cultures variées
que nous verrons ci-après. Les canaux périphériques
permettaient aussi une irrigation continue. Entretien et travail
systématique engendraient un surplus commercialisable,
le canot de bois à fond plat constituant un excellent
moyen de transport (rappelons que le cheval n’existait
pas à l’époque préhispanique !)
et permettant encore jusque dans les années 1900, avant
l’apparition de l’automobile, à l’horticulteur
d’apporter directement le produit de ses récoltes
sur les marchés.
Les
chinamperos pouvaient donc grâce à leur
canaux exercer une activité commerciale et un certain
contrôle sur la circulation des produits qui traversaient
leurs zones. Entre l’embarcadère d’Ayotzinco,
extrême sud de la vallée et le centre ville de
Mexico, le trajet était effectué généralement
de nuit pour éviter la chaleur et prenait de 6 à
8 heures.
Que
cultivait-on donc sur ces chinampas à
l’époque préhispanique et coloniale et
même jusqu’à l’aube du XX siècle
?
-
L’amarante, dont les graines jouaient
un rôle capital aussi bien dans l’alimentation
que dans le rites d’offrandes religieux (culture interdite
à l’époque coloniale !) était très
répandue.
- En dehors de l’amarante, le maïs
que l’on mangeait frais, le haricot, la tomate
ou la sauge. Les fleurs jouaient aussi un rôle
important dans la vie préhispanique, comme l’indique
la toponymie de Xochimilco –lieu où l’on
cultive les fleurs-. La zone chinampera fournissait donc de
nombreuses plantes à fleurs, ornementales ou
médicinales.
On comprend donc l’importance des marchés à
Mexico et la source de leur approvisionnement à l’époque
aztèque : celui de Tlatelolco, le plus vaste, qui accueillait
quotidiennement une foule de 70,000 âmes « achetant
et vendant » (rapport de Cortés).
Enfin,
on extrayait aussi le sel de la lagune de Texcoco,
denrée précieuse pour la conservation des aliments.
Pour finir nous donnerons un aperçu de l’extrême
richesse de la faune sylvestre liée
à cet environnement aquatique . On a peine aujourd’hui
à imaginer qu’en ce même lieu où
aujourd’hui se croisent des millions de véhicules
sur le bitume du D.F., des centaines de poissons, parfois
de plus de 30 cm. de long, glissaient entre les hautes plantes
des fonds lacustres, aussi bien que têtards, grenouilles,
que les indigènes mangeaient, crevettes (acocili),
ou scarabées d’eau (axaxayacatl) qui volent ou
nagent, couleuvres, tortues d’eau douce, petits crustacés,
le tout vendu aussi sur les marchés de la capitale…
On
n’oubliera pas non plus les oiseaux migrateurs
par milliers d’une infinie diversité :
Canards colverts (Zolcanauhtli), sarcelles, pélicans
(Atotolin), cormorans (Xalquani), hérons, petits butors,
Ibis, petites cigognes, bécassines (Azolin), échasses,
goélands, grues, dindes lacustres, poules d’eau,
le martin pêcheur (Tzinitzcantótol) de la même
famille que le quetzal, très recherché pour
ses plumes vertes et noires…
C’est
Orozco y Berra, célèbre cartographe, qui en
1862 retraça un inventaire assez complet des espèces
existantes, avec maintes informations concernant l’habitat,
la pêche, les modes de vie indigènes, alors encore
si proches en plein milieu du XIX ème , de l’époque
préhispanique !
Le siècle suivant aura raison de cet environnement
si riche et fera table rase…véritable désastre
écologique!
Seuls subsistent aujourd’hui un vestige-témoin
du lac de Texcoco derrière l’aéroport,
et Xochimilco, qui avec ses canaux peut encore évoquer
l’aspect que recouvrait l’immense bassin de Mexico
de l’époque préhispanique à l’aube
du XX ème siècle :
120 Km2 de Chinampas et ses canaux assurant habitat et subsistance
de la grande métropole mexicaine.
B.
MARTEL
Pour
plus d’informations, consulter entre autres, l’excellente
étude de Christine Niederberger : « Paléopaysages
et archéologie pré-urbaine du bassin de Mexico
»
Publiée par le CEMCA.