Edito
 
 
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Sœur JUANA INES DE LA CRUZ (1648-1695)

Véritable génie mexicain au destin exceptionnel…


- Religieuse, mais aussi et surtout le plus grand poète mexicain et d'Amérique du XVII e siècle et des siècles qui suivront.
- Sans famille, sans nom et sans dot, elle accède cependant aux plus hautes couches de l'aristocratie régnante et combine la vie   austère du couvent avec le savoir et l'écriture.
- Ecrivain, musicienne, femme d'affaires et collectionneur d'art.
- Respectée, adulée et vénérée par tous.

 

 

SON ENFANCE
Juana Inés est née à San Miguel Nepantla, au pied du Popocatepetl, en 1648.
C'est une fille naturelle. On ne sait rien de son père. Elle ne l'a jamais connu. Elle portera donc le nom de sa mère.

Elle est issue d'une famille créole, qui est locataire de l'Hacienda de " Panoaya ", propriété de l'église, qui existe toujours, très bien entretenue, un km avant d'arriver à Amecameca..

Son grand-père : Il aura une influence déterminante sur sa vie. Il sera le substitut de son père. C'est son idole, il est cultivé, il aime les livres. Juana est à bonne école : elle découvre la lecture et la passion du savoir avec lui. Pourtant, les livres au XVII siècle c'est une affaire d'hommes seulement (clergé essentiellement)… quand il meurt, elle n'a que 8 ans…

En l'absence du père, la mère de Jeanne a un amant : Diego Ruiz, avec qui elle va avoir un autre enfant, demi-frère de Jeanne. Jeanne est tiraillée entre le fantôme d'un père absent et un intrus omniprésent : son beau-père. Ce conflit est sublimé à travers les livres, l'avidité de connaissances, la culture…le savoir va purifier son état bâtard. La bibliothèque c'est son refuge. Jeanne se replie sur elle même, préfiguration de la cellule et du couvent.

 

LA VIE A LA COUR
Bientôt, d'ailleurs sa mère ne la veut plus. Elle est sans doute gênante. Elle l'envoie chez sa sœur à Mexico. Jeanne a 16 ans. Elle est ravissante. Elle est seule, désemparée…
Le destin lui sourit enfin : elle est présentée à la femme du Vice-Roi, qui vient de débarquer à Mexico : la Marquise de Mancera.

L'intelligence, la discrétion, la grâce, le désarroi de la jeune fille impressionnent immédiatement la Marquise. Elle la prend à son service. Car la Vice-reine est raffinée, et cultivée. Une véritable affinité affective et spirituelle va naître entre ces deux femmes, qui vont passer 4 ans ensemble, au palais.
La Cour des Vice-rois est brillante à cette époque: fêtes, bals, cérémonies diverses se succèdent.

Jeanne commence à écrire, sans arrêt : des poèmes, des ballades, des comédies, des tragédies…elle est courtisée par de jeunes galants, tant elle est belle et brillante.
Mais les origines bâtardes sont là. Sans nom et sans fortune, tout mariage est inconcevable.

LE COUVENT
Jeanne décide brusquement de tout abandonner. Elle entre au Couvent de San Jerónimo, au centre de Mexico. Elle a 21 ans. A-t-elle la vocation ? -Evidemment non !
Mais seul le couvent lui permettra de continuer à se cultiver et à écrire. Impossible d'être lettrée vieille fille ou mariée. Par contre religieuse lettrée, c'était à la rigueur permis.
Problème : pour rentrer au couvent il faut une dot, et être fille de famille reconnue.
Là encore la chance lui sourit une 2ème fois : son confesseur à la cour lui a trouvé un parrain richissime qui paye l'énorme dot de 3000 pesos or . Une fortune !
C'est bien le palais qui lui a ouvert les portes du couvent.


Sa mère lui offre pour sa prise de voile une esclave qui habitera avec elle dans sa cellule, 10 ans durant (après quoi elle la vendra pour 250 pesos).
Elle achète sa cellule, toujours grâce au parrain. Plus qu'une cellule, c'est d'ailleurs un véritable appartement de 2 étages où s'installe la jeune fille (" con sus altos y bajos ").
On y trouve : cuisine, salle de bain , chambre et salon bibliothèque ! Car au cours des années elle va constituer la plus belle bibliothèque du Mexique et d'Amérique : 3000 volumes. Elle va aussi collectionner toutes sortes d'instruments musicaux, car elle enseigne la musique au couvent, de même que la danse et le théâtre…
Cela ne lui suffit pas : elle est élue plusieurs fois trésorière et archiviste, et dirige elle même les travaux d'agrandissement, en complétant parfois la solde des ouvriers sur sa cassette personnelle (car son œuvre rapporte…)

SES ECRITS :
Les Vice-rois se succèdent. 1680-88 : Les liens privilégiés avec le palais se poursuivent sous la nouvelle vice reine, Maria Luisa, Comtesse de Paredes.
C'est l'age d'or des écrits de Sor Juana, sa période la plus féconde. Plus de 200 poèmes écrits, dont la moitié de poèmes courtois, un quart de poèmes érotiques !
En même temps elle compose aussi quand même quelques poèmes et chants religieux .
Sor Juana recopie tout, assemble et expédie les écrits en Espagne, aidée par la comtesse, où ils sont publiés à plusieurs reprises. Incroyable pour l'époque !
Elle reçoit la visite de dames de la cour, de hauts fonctionnaires, de membres du clergé, de militaires, et de voyageurs … C'est une célébrité américaine et européenne.

Une question se pose : Comment les autorités ecclésiastiques ont-elles pu permettre à une religieuse de se comporter de la sorte, d'écrire sur des sujets aussi profanes ?
- Ecrire pour le palais lui apportait Indépendance, prestige et pouvoir. Elle se sentait soutenue par les plus hautes autorités civiles. Elle était reconnue jusqu'au delà des mers…

L'ABJURATION ET LA MORT
Trois facteurs pourtant, vont s'allier contre la religieuse et vont l'obliger à se soumettre :

1.-Les pressions incessantes de son confesseur, qui est aussi membre de l'Inquisition, qui la pousse à renoncer à tout bien, et à l'écriture ;

2.-La personnalité du nouvel archevêque de Mexico : Aguiar y Seijas, qui est un homme terrible, austère, intransigeant, ennemi de tout luxe, et de tout divertissement. Il déteste les femmes qu'il assimile au démon réincarné sur la terre. Ne parlons pas d'une religieuse savante et mondaine !

3.-La plus grave crise qu'ait connue l'époque coloniale : durant tout l'été 1691 et au delà, il pleut des semaines entières. Les cultures sont ravagées, les maisons en torchis s'écroulent, la ville est redevenue un lac. Il n'y a plus rien à manger. C'est la panique. La populace s'en prend aux accapareurs, c'est l'émeute généralisée…Très vite on accuse le Vice roi, impuissant à gérer la situation. Pour l'Eglise tout cela est le châtiment de Dieu contre la vanité des hommes : elle en sort renforcée.

C'est la victoire de l'Archevêque contre le Vice-Roi.

Tout cela affaiblit la position de Sor Juana et met à bas l'édifice qu'elle a bâti pendant plus de 20 ans. Elle se sent elle-même coupable face à Dieu, apeurée et sans protection.
Il ne lui reste qu'à s'incliner et à se repentir…
1693 : Sor Juana se rétracte et renonce à tout. Elle remet tous ses livres à l'archevêque qui les vend au plus bas prix, ainsi que tous ses instruments de musique.
Ainsi fut dispersée la bibliothèque d'un des plus grands poètes que l'Amérique ait connu…
Deux ans après, une épidémie se déclare au couvent : 9 religieuses sur 10 sont touchées.
Sor Juana est contaminée à son tour au service des malades et succombe.
Elle avait 46 ans…

CONCLUSION
Pour une fois nous devons féliciter les autorités d'avoir parfaitement restauré le Couvent de San Jeronimo, un des mieux conservés de la ville, et d'y perpétuer aussi les lettres et le génie de Sor Juana dans ses murs, qui accueillent aujourd'hui une Université.
Quoi de mieux que de voir défiler des étudiants à l'endroit même où se trouvait jadis sa cellule et son âme, avide de connaissances…

Et si le coeur vous en dit, rendez-vous aussi un week-end à Amecameca (à 3/4 heure de Mexico) au pied du Popo, visiter l'Hacienda de Panoaya, dont les murs et les jardins (60 hectares) pleins de charme sont intacts depuis le XVII ème siècle, quand elle était toute petite fille…
Tout un pan de l'histoire du Mexique !

 

                     B.Martel   

Lecture conseillée : Octavio Paz : " Sor Juana Inés ó las Trampas de la Fé "

 

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