Edito
 
 
Vivre au Mexique
Mexico, janvier 2002


LES ATOUTS DU BILINGUISME POUR LE DEVELOPPEMENT SOCIAL ET COGNITIF DE L'ENFANT

Aline SIGNORET D'ORCASBERRO
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"Nous avons tous les fondements pratiques et théoriques pour affirmer que non seulement le développement intellectuel de l'enfant, mais aussi la formation de son caractère, de ses émotions et de sa personnalité dans son ensemble, dépendent directement du langage, et cette dépendance se manifeste (…) chez le monolingue et chez le bilingue"(Vygostky, 2000: 348).


"A chaque fois que l'enfant acquiert une nouvelle structure cognitive, le monde de cet enfant a changé pour toujours" Tharp et Gallimard (1988: dans Gómes, L.F. Desarrollo cognoscitivo, ITESO, p.11).

I. INTRODUCTION: L'importance de réfléchir sur le bilinguisme avec des langues internationales

Nous vivons actuellement dans un monde globalisé, dans un monde de multiples interrelations, de relations économiques, financières, culturelles, technologiques, médicales, humanistes, de services, de transports, de communications, d'informatique, etc. Le fait de vivre dans ce monde globalisé, nous mène à participer dans un marché de travail qui offre plus de facilités, mais aussi plus de défis et de compétition.

D'un autre côté, le multilinguisme est la norme pour la majorité de l'humanité. "Le multilinguisme est la manière naturelle de vie pour des centaines de millions de personnes dans tout le monde (...). Environ 5000 langues coexistent dans moins de 200 pays et il est évident qu'une énorme quantité de contacts linguistiques doivent avoir lieu"(Cristal, 1993: 360, dans Ferreiro, 1997: 294). Grosjean (1982), spécifie que la moitié de la population du monde d'aujourd'hui est bilingue.

Deprez (1994) distingue entre les langues internationales, les langues nationales et les langues régionales.

 

a) Les langues internationales sont de grandes langues de communication qui ont un certain prestige.
b) Les langues nationales sont des langues d'une extension et diffusion plus restreinte comme le danois et le hongrois.
c) Les langues régionales sont des petites langues avec un territoire bien délimité. C'est le cas du galicien et du basque.

Dans ce travail nous considérons que toute langue doit être soignée et conservée. Cependant nous considérons aussi que pour réussir à participer avec succès dans le tissu globalisé actuel, les langues internationales prennent un sens et une fonction particulière. Dans un monde d'interrelations elles deviennent un instrument de communication, de rapprochement et de compréhension. Par "langues internationales" nous comprenons en plus de la définition de Deprez, les langues qui s'utilisent à une échelle internationale, comme c'est le cas pour l'Allemand, l'Anglais, l'Arabe, l'Espagnol, le Francais, le Mandarin, le Portuguais (Kaplan et Baldauf, 1997). Nous comprenons aussi les langues qui sont des instruments de communication écrite et orale dans les organismes internationaux, comme l'Allemand, l'Anglais, l'Espagnol, le Francais, le Mandarin et le Russe (Fasold, 1984).

Dans cette même perspective, la Comission Internationale sur l'Education pour le XXIème siècle de l'UNESCO, propose l'idée suivante:

 

Nous n'avons pas prêté suffisamment attention à l'enseignement généralisé d'une seconde et troisième langue. La Comission estime que l'on devrait insister plus sur l'enseignement des langues pour que le plus grand nombre de jeunes apprenne en plus de la langue nationale, une autre langue de grande diffusion. La connaissance d'une langue internationale sera indispensable pour le monde global et pour le marché mondial du XXIème siècle. L'objectif que tout le monde soit bilingue n'est pas impossible et, de plus, la capacité de parler plusieurs langues a été la norme dans de nombreuses parties du monde. Dans de nombreux cas, la connaissance d'une langue internationale peut être indispensable pour acquérir les connaissances scientifiques et technologiques les plus récentes qui aideront un pays à atteindre les niveaux modernes de développement économique. Motiver les enfants et les jeunes à apprendre plusieurs langues c'est leur donner les moyens indispensables pour triompher dans le monde de demain (Delors, 1996: 142).

Spangengerg et Pritchard (1994, dans Ferreiro, 1997) observent que le bilinguisme avec des langues internationales est un facteur qui aide à trouver du travail avec plus de facilité.

Le bilinguisme peut aussi être un facteur qui permet de promouvoir la pluralité et la tolérance dans le monde. Le fait d'apprendre, d'adopter et de comprendre le système symbolique de "l'autre" est un bon début pour pouvoir le respecter. Contrairement au bilingue, le monolingue est enfermé dans sa langue (Renard, 2000), il vit un isolement cognitif, conceptuel, symbolique. Le linguiste francais Claude Hagège (1996) pense qu'avec le bilinguisme il est possible de répandre la culture de la paix et l'esprit d'altérité.

Dans le contexte sociopolitique que nous vivons, l'école se voit confrontée à de nouveaux problèmes. Duverger (1995: 29) - Directeur général des relations culturelles, scientifiques et techniques du ministère des Affaires étrangères en France dans ces dates-là, propose que

 

La mondialisation des échanges, l'internalisation de l'économie du marché, la multiplication des moyens de communication, ont comme effet de produire de nouveaux besoins éducatifs; les futurs adultes (...) sont conscients du besoin indispensable de mieux comprendre "l'étranger", chaque fois plus proche. Communiquer avec cet étranger omniprésent, pour lui vendre ou acheter des marchandises, mais aussi et surtout pour mieux le connaître et vivre avec lui, c'est bien sûr lui parler, lui écrire, et l'école est alors interpelée dans sa mission d'apprentissage des langues, au-delà de l'indispensable maîtrise de la langue maternelle.

Dans son livre, Claude Hagège (1996:80) propose que le bilinguisme devrait commencer avant l'école maternelle, afin de profiter des capacités cognitives illimitées de l'enfant. En France,

 

L'enfant entré à trois ans en petite section d'école maternelle est à quatre ans en moyenne section, à cinq ans en grande section, et il parvient donc à six ans au Cours Préparatoire. C'est dans cette classe, c'est-à-dire avant même la première des quatre années principales d'école primaire, dite Cours Elémentaire 1, et plus précisément un ans avant, que devrait être introduit l'enseignement d'une deuxième langue, sous forme orale d'abord, à cette étape.

Selon cet auteur, la deuxième langue devrait etre enseignée en situation d'immersion, deux heures par jour, non pas comme une simple matière de plus mais comme un instrument de communication.

Pour le contexte mexicain, Carlos Ornelas (1995) - Professeur d'Etudes politiques du Centre de Recherches et d'Enseignement Economiques du Mexique (CIDE) - considère que en plus de l'espagnol, des mathématiques, des statistiques, du calcul des probabilités, le professioniste mexicain du XXIème siècle aura besoin de la connaissance d'une langue étrangère.


II. LE BILINGUISME VU PAR LA PSYCHOLINGUISTIQUE ET LA PSYCHOLOGIE COGNITIVE


En plus des avantages sociopolitiques mentionnés plus haut, le bilinguisme offre d'autres avantages de type cognitif et psychologique, et ceux-ci sont l'objet d'étude de nombreux chercheurs.

II.A. La conscience linguistique
Depuis les années 1970, dans le contexte de la Psycholinguistique, l'on observe un interêt particulier pour l'étude de la Conscience Linguistique et son effet sur le développement linguistique et cognitif chez le jeune enfant. Par conscience linguistique, Pratt et Grieve (1984a: 2) dénotent "l'habileté de penser et de réfléchir sur la nature et les fonctions du langage". La conscience linguistique se développe dans tous les niveaux de langue, celui de la phonétique, la syntaxe, la sémantique, la pragmatique, l'oral et l'écrit.

Des auteurs comme Donaldson (1978), Flavell (1977), Hakes et al (1980) partagent avec Pratt et Grieve (1984b: 128) l'idée "que la conscience linguistique à l'école préscolaire et dans les premières années de primaire déterminent la capacité de l'enfant de réfléchir sur ses propres mécanismes de pensée, et influencent les habiletés cognitives qui appartiennent à une grande gamme de contextes". D'autre part, Liberman et al (1974) considèrent que cette conscience est fondamentale et nécessaire pour les habiletés de lecture et d'écriture.

II.B. La conscience linguistique et le bilinguisme
De nombreux chercheurs pensent que le bilinguisme est un facteur qui promeut la conscience linguistique et, en conséquence, le développement linguistique et cognitif du jeune enfant. Par exemple, Peal et Lambert (1962), Bain (1974), Cummins (1976), et Tunmer et Myhill (1984), proposent que les bilingues possèdent une fléxibilité cognitive supérieure à celle des monolingues. Cette supériorité peut être mesurée et observée dans des preuves d'intelligence, de formation conceptuelle, de raisonnement global, de résolutions de problèmes, et de connaissances et réflexion sur des systèmes abstraits et symboliques comme les systèmes linguistiques. Grâce à la conscience linguistique qu'il implique, le bilinguisme précoce facilite l'apprentissage ultérieur d'autres langues (Hagège, 1996; Le Francais dans le Monde, 1997).

En approuvant la relation du bilinguisme avec la capacité d'abstraction, Duverger (1995: 42) pense que

 

Le bilinguisme et l'enseignement bilingue développent des capacities d'abstraction (prise de conscience de l'arbitraire signifiant/signifié), des capacités à forger des concepts (exposition à des interactions linguistiques et culturelles), des compétences de traitement de l'information plus affirmées (perceptions plus vastes et plus fines, capacité d'écoute, d'attention, de vigilance), des qualités d'adaptabilité (alerte intellectuelle) mais aussi de créativité et de pensée plus ouverte et divergente.

Cette capacité métalinguistique peut bénéficier d'autres disciplines scolaires. Duverger (1995) considère que la conscience linguistique du bilingue qui lui permet de comparer et de conceptualiser deux systèmes linguistiques, est bénéfique pour le développement de la langue maternelle. Gagliardi (1995) - Conseiller technique du projet sur la formation des enseignants et l'éducation multiculturelle/interculturelle, BIE-UNESCO - pense aussi que les enfants bilingues ont plus d'habileté que les monolingues pour développer d'autres systèmes abstraits, symboliques et logiques, comme celui des mathématiques.

Nombreux sont alors les auteurs qui défendent l'idée que le bilinguisme est un avantage. La flexibilité cognitive des bilingues est, selon Hagège, un avantage acquis et non pas une attitude innée, qui mérite une réflexion rigoureuse. Dans ce sens-la, Emilia Ferreiro (1997:296-97) pense que pour le futur il est important d'assumer le bilinguisme comme un atout, et il est nécessaire de réfléchir sur les questions suivantes:

 

· Quels avantages communicatifs a le bilingue par rapport au monolingue?
· Quel degré de conscience des aspects formels des langues qu'il connaît, réussit à avoir le bilingue par opposition au monolingue?
· Quel est le rôle de la traduction pendant le processus d'acquisition de deux langues? (...)
· En supposant que, comme il a été dit tant de fois, qu'une langue est une vision déterminée du monde, quels seraient alors les avantages de découvrir dès un très jeunes âge, que les visions du monde ne sont pas absolues mais relatives?
· Quelles capacités cognitives qui le distinguent d'un monolingue, acquiert un bilingue?

II.C. Différents types de bilinguisme
La littérature sur ce champ considère qu'un certain type de bilinguisme - le bilinguisme coordonné, additif et égalitaire - est positif pour le développement linguistique et cognitif de l'enfant, tandis qu'un autre type de bilinguisme - le bilinguisme composé, soustractif et inégal - est un obstacle pour ce développement. Ci-après nous décrivons chacun de ces concept.

Le bilinguisme coordonné et composé
Weinreich (1953) fait la distinction entre le bilinguisme coordonné et composé, et il propose que la structure psycholinguistique du bilingue est organisée de manière différente selon le type de bilinguisme. Pour le premier type, le coordonné, l'enfant développe deux systèmes linguistiques parallèles. Pour un mot il dispose de deux signifiants et de deux |signifiés.

Pour le bilinguisme composé, l'enfant n'a qu'un seul signifié pour deux signifiants. Avec ce type de bilinguisme, l'enfant n'est pas capable de détecter les différences conceptuelles marquées par les deux langues, il percoit la vie à partir d'un de ces deux système, et il se conduit alors comme un monolingue.

Ces deux types de bilinguisme peuvent être représentés de la manière suivante:

 

BILINGUISME COORDONNÉ                                          BILINGUISME COMPOSÉ


Niveau conceptuel                         book                      livre                                                            book = livre
                                                        /                           /                                                                   [            ]
Niveau lexical /                              /buk/                     /livre/                                                         /buk/        /livre/

Tableau 1. Bilinguismes coordonné et composé (Basé sur Romaine, 1996: 79).

En se basant sur Ronjat (1913), Hagège (1996: 41) considère que le bilinguisme coordonné se développera à condition que chacun des parents ne parle qu'une seule langue à l'enfant. L'enfant construit ainsi deux systèmes qu'il distingue clairement et qu'il manipule avec habileté. Cette pratique organisée, permet qu'un bilinguisme réel ait lieu, c'est-à-dire un bilinguisme avec une double compétence communicative (Hymes, 1975). Elle permet aussi que l'enfant devienne un bon traducteur qui distingue clairement les deux systèmes (Ervin et Osgood, 1954, dans Hagège, 1996).

Le bilinguisme additif et soustractif
En considérant que le groupe social de l'enfant lui transmet des attitudes face à l'acquisition d'une seconde langue déterminée, Lambert (1974) différencie le bilinguisme additif du bilinguisme soustractif. Le premier a lieu quand l'entourage social de l'enfant pense que le bilinguisme est un enrichissement culturel, le second a lieu dans le cas inverse, quand le contexte social percoit que ce bilinguisme peut être un risque de perte d'identité.

Le bilinguisme égalitaire et inégal
A partir d'une approche similaire, Hagège (1996) oppose le bilinguisme égalitaire au bilinguisme inégal, selon le statut que chacune des deux langues occupe dans les représentations symboliques d'une société déterminée, et selon la relation qu'elles établissent entre elles. De cette facon-là, la relation entre les deux langues peut être d'égalité ou de subordination.

C'est donc le bilinguisme coordonné, additif et égalitaire qui est recommandé par les psychologues et les psycholinguistes étant donné que c'est celui qui permet de développer le bilinguisme idéal, c'est-à-dire l'équilinguisme ou le bilinguisme équilibré. "L'équilingue parle ses deux langues aussi bien l'une que l'autre, n'a pas de préférence pour l'une ou pour l'autre et ne les confond jamais"(Deprez, 1994: 23).


III. L'UTILITÉ DE REFLECHIR SUR LE BILINGUISME.


Les recherches sur le bilinguisme offrent des données théoriques et empiriques qui enrichissent la réflexion et la discussion sur le bilinguisme en général. Ces données sont importantes pour les pays bilingues comme le Mexique.

Ces données sont également utiles pour le contexte de l'Education. Elles aident à réfléchir sur les politiques linguistiques face au bilinguisme avec les langues internationales. Par exemple, dans le cas du Mexique, elles permettent de remettre en question la quasi-absence de ce bilinguisme à l'Ecole Publique du préscolaire et du primaire, et le contraste qu'il existe avec les écoles privées.

Ces données sont aussi intéressantes pour la Psychologie et la Psycholinguistique. Elles aident à comprendre le développement linguistique et cognitif de l'enfant bilingue. Ces recherches sont également importantes pour la Psycholinguistique en général, étant donné qu'elles approfondissent l'un des thèmes qui intéresse le plus ce champ théorique, celui de la relation entre la pensée et le langage.

Finalement, ces recherches permettent à la Pédagogie des langues étrangères de réfléchir sur la place, l'importance et le rôle de la conscience linguistique pour le développement cognitif du jeune enfant.

 


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